Baroque et bien barré
Fin septembre, des nuages sombres planent au-dessus de la capitale. Je suis invité à un récital de luth baroque de Jozef van Wissem, "dans le cadre intime de l'Archipel, une ancienne chapelle réhabilitée, où ses litanies gothiques vont prendre une résonance particulière et sacrée", précise le carton. L'organisateur a bien fait de mentionner l'adresse, j'allais me rendre à l'autre Archipel, un ancien cinéma porno du boulevard de Strasbourg, reconverti en théâtre et salle de concerts. Du luth au lupanar, cela n'aurait pas juré avec l'univers avant-gardiste de l'artiste néerlandais.
Sosie de Philippe Katerine un lendemain de cuite, l'inquiétant compositeur néo-gothique tout de noir vêtu apparaît avec une sorte de luth de l'espace à la main, voire un métier à tisser horizontal. Dark aussi. Certains artistes montent sur scène, d'autres y arrivent sans poser le pied au sol, comme portés par une force mystique et drapés d'un étrange halo de lumières. Jozef est de ceux-là, une croix lui barre la poitrine, histoire de suggérer qu'on est là en présence du divin. Autres liens avec la famille du Saint-Esprit : Jo-seph était charpentier, Jozef travaille lui aussi avec le bois. Mais la filiation s'arrête là, un bracelet de force en cuir clouté rappelant que la frontière entre le paradis et l'enfer est ténue. L'ange noir s'assied sur sa chaise, au ralenti, dans un silence de cathédrale ; il ne dit pas un mot, ne lève pas les yeux vers l'auditoire, se demandant certainement qui lui a déniché cette date foireuse dans une chapelle relookée par Valérie Damicot, avec carrelage de cantine crème et bordeaux, tables et chaises de type resto U. J'imagine Ian Curtis invité au Club Dorothée... A chacun son purgatoire.
C'est dans cette ambiance de recueillement que débute van Wissem, célèbre pour avoir composé la bande originale du film de Jim Jarmusch Only Lovers Left Alive, primée au festival de Cannes en 2003. En une dizaine d'albums, Jozef a exhumé le luth de son cercueil moyenâgeux pour l'amener vers des contrées plus actuelles et ésotériques. Premier titre, dix minutes d'arpèges hypnotiques et de transe soporifique. Bavard, le Batave. Deuxième morceau, enchaîné sans faire de pause, un gros quart d'heure. Les voies de ce seigneur sont impénétrables, je me sauve dans la nuit noire.